Carnet de Bord – août 2020

17 acteurs et silhouettes, 26 artistes et techniciens, réunis pendant 15 jours pour la 1ère partie du tournage au château de Grillemont.

Ardemment désirée, et contre vents et marées, amoureusement préparée depuis deux ans, cette incroyable traversée artistique et humaine a eu lieu cet été avec succès, et je peine encore à le réaliser.

Nous y étions bien, dans cette traversée, dans cet être ensemble créatif, loin du monde, occupés à notre chose, à notre quête de beauté, à notre belle lutte, le fond de nos êtres prenant sens au travers du lieu juste, du mouvement juste.

Sans doute avions nous conscience de la rareté de ce que nous vivions : réaliser un travail de grande qualité, avec force, avec précision, avec ambition, tout en étant libres, libres de l’économie, du marché, des habitudes professionnelles, des habitudes hiérarchiques.

Ces mots, encore une fois : loin du monde. Comme il résonnent encore un peu plus maintenant…

Je crois que de la vie sociale, de la vie extérieure, on ne cesse de partir, quand on est un artiste. Elle est notre départ. On ne cesse de la quitter comme on quitte l’ennui d’une route droite pour les méandres du chemin de traverse, la retrouvaille de soi-même dans le nulle part en friche de nos aspirations secrètes, inénarrables.

C’est cela que vivent les personnages du film, et c’est un peu aussi ce que nous avons vécu en les filmant : un confinement à notre manière, une résistance poétique comme l’impose l’époque actuelle.

Peut-être que le cinéma n’a jamais été autre chose que cela, user de notre droit fondamental à la rêverie et à sa mise en pratique.

De cette rêverie, et de tout le travail qu’elle aura engendré, naîtra un film. Une trace. Une trace de quelque chose. Mais une trace de quoi ? On est tous tendus depuis toutes ces années vers le film, vers cette entité qui nous rassemble, et dans le même temps, ce qui va faire le film, faire trace, c’est ce qu’on vit en le faisant. Ce qui arrive en le faisant. Quel beau paradoxe…

Et pendant ce tournage, sans l’ombre d’un doute, quelque chose est arrivé.

Un matin, je crois que c’était vers la fin de la 1ère semaine de tournage, je me suis dit que ce n’était pas le réalisateur qui faisait le film, au sens propre du verbe faire, que c’était plutôt l’équipe qui l’entoure qui le fait, qui touche, manipule, déplace, replace, la matière, les corps, les lumières. Et cette pensée m’a doucement rappelé à ma place d’auteur, cette place qui consiste à laisser faire, parce que la vie s’organise toute seule, toujours, et qu’il faut très peu intervenir dessus pour en capter la beauté.

Ce sentiment, peut-être que chaque membre de l’équipe l’a eu, chacun à sa manière, chacun à son poste : ce sentiment de se laisser porter par quelque chose qui nous dépasse, cette justesse de l’absence de volonté personnelle dans le travail de création, parce qu’il y a autre chose qui veut, par devers nous, et qu’on est là pour servir cette chose.

C’est peut-être cela qui est arrivé, que je médite encore, et qui fera, si cela doit être, l’épaisseur du film, son parfum, sa carne.

Longtemps, j’ai eu peur de m’y perdre, dans cette zone où l’on est invité à laisser à la porte notre besoin de contrôle. Mais au fond je crois que cette peur n’est pas une peur de se perdre soi-même, que c’est une peur de perdre nos vêtements idéologiques, ce qui nous habille d’une illusion d’ordre et d’appartenance, de l’illusion que quelque chose en ce monde puisse être stable et permanent.

Alors on la traverse cette peur, et ce qu’on voit dans cette traversée est que tout est impermanent, que c’est là justement que réside la beauté, et voyant cela peu à peu on se dévêt, on s’allège, et on descend on fond de soi où tout est calme. Là, on est face à un horizon d’inconnaissable tellement éloigné de la vie extérieure, de la vie contingente, qu’on est pris de vertige.

C’est notre lieu, notre endroit.

Aucun chemin n’y mène si ce n’est celui qu’on a tracé soi-même dans notre mise à nu. Là, on ne sait plus rien, si ce n’est une chose : rebrousser chemin est définitivement impossible.

Ce qui fut beau dans ce tournage est que nous nous sommes accompagnés ensemble dans ce cheminement.

Et à cette place d’auteur qui est la mienne je me sens gardien de ça.

Gardien aussi d’une force. D’une force qui n’est pas la mienne, qui est celle de l’amour, cette tendresse lointaine, solide comme la roche, donnée dès l’origine et transmise comme une onde ininterrompue, invisible et partout présente, faisant lien entre toutes choses.

De cette force je sais peu de choses. Comme tout un chacun, je la sens parfois me traverser, aller du monde au monde en passant par moi, sauf quand je résiste, sauf quand je m’interpose entre le monde et le monde avec ma pensée de singe savant, mon arrogance d’animal instruit.

Il y a 5 ans jour pour jour je commençais l’écriture du scénario…

Si je regarde derrière moi aujourd’hui, si je regarde le chemin parcouru, c’est un peu comme si depuis 5 ans, je n’avais fait autre chose que de veiller sur cette force, en protéger la pureté des corruptions, des arrangements.

C’est bien elle, je crois, qui est venu me trouver un matin d’automne, puis m’a guidée dans l’écriture, puis dans la mise en œuvre du film.

Par notre travail, notre obstination, notre vision collective, j’ose espérer que c’est d’elle aussi dont l’œuvre à venir sera la trace.

Nous avons à ce jour tourné plus de la moitié du film, et je ne sais pas comment nous y sommes arrivés.

Beaucoup de chemin reste à faire.

Mais ce n’est pas inquiétant bien au contraire.

Car tout est là. En abondance.

 

Michaël d’Auzon

Cheval-Blanc, le 28 septembre 2020

 



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