Carnet de bord, novembre 2018

On demande parfois à un cinéaste de parler de la genèse de son film. On pense à un événement. Que s’est-il passé ? Que s’est-il passé qui t’a inspiré de te lancer dans cette aventure insensée ? Et si la genèse d’une œuvre se trouvait justement là où il ne s’est plus rien passé, où tout enfin s’est arrêté, et surtout la volonté ?

Alors que nous sommes avec toute l’équipe à mi-chemin de la longue aventure de « Depuis que le soleil a brûlé », je travaille à garder intact à l’intérieur de moi le souvenir de cette toute petite étincelle par quoi tout a commencé, une toute petite chose indicible qui contenait en germe toute l’histoire, tous les voyages, toutes les rencontres qui alimentent aujourd’hui ce film et l’alimenteront encore longtemps. J’y travaille avec application parce que c’est ça le rôle de l’auteur. Si je la perdais c’est tout le projet qui perdrait pied. Étrangement de cette étincelle je ne peux rien dire, ou très peu. Mais je peux essayer d’en parler au travers de l’image, cette lumière du passé capturée innocemment, toujours innocemment, et qui le temps passant exhale toujours plus fort sa véritable signification émotionnelle.

Disons, parce qu’il faut partir de quelque part, que tout a commencé ici :

Depuis que le soleil a brûlé

L’adieu au corps, autoportrait photographique, Paris 2015

Une tête coupée de son corps. Le bout de la route. Là où après avoir fait le tour des possibles matériels offerts par l’espace réel le corps s’arrête de chercher. L’esprit a dit STOP. Il doit y avoir autre chose. Quelque chose de pérenne. Et si ce n’est pas dehors, parce que je crois que j’ai déjà regardé un peu partout, alors ce doit être dedans. Il faut bien comprendre cette image, le corps n’est pas décapité, il est rendu à sa liberté de corps. Il attend. Il peut attendre parce qu’il est éternel. Fidèle.

C’est le temps de l’écriture dans la chambre d’écriture. L’écriture du scénario, pendant laquelle on prend soin du corps. C’est sa patience, au corps, qui permet à l’esprit d’aller chercher loin l’histoire à venir, et si l’esprit cherche quelque chose qui ne meurt pas alors c’est forcément loin et il faut attendre. Mais cela passe vite, un an, deux ans, peu importe. Un jour c’est là, c’est arrivé. Et le corps se met en mouvement, tout doucement. Avec LENTEUR.

Le corps commence à faire le film, parce que évidemment, c’est avec son corps qu’on fait un film. C’est parce qu’on bouge soi-même dans un paysage où tout bouge aussi qu’on fait un film. Et cela va très vite parfois, il faut essayer de rester lent ! J’ai pu commencer à tourner les premières images quand j’ai enfin compris ça, c’est comme ça que les moyens matériels sont venus à nous : la vitesse crée une sorte d’appel d’air dans lequel s’engouffrent le DOUTE, l’INQUIÉTUDE, et l’IMPATIENCE. Ils sont nos seuls ennemis. Dans le fond, depuis le début, je ne fait que nous en protéger… et le film se fait. À son rythme.

L’esprit quant à lui, à ce stade, doit être silencieux. On organise les tournages, on rencontre les lieux, les visages, on les organise dans le temps et l’espace, on conduit un camion, on parle beaucoup aussi — tous ces mots échangés quel vertige ! On parle beaucoup mais avec son corps, avec la voix qui vient du ventre, là où ça chatouille le matin parce que la journée va déborder d’inattendu, on le sait que tout ce qu’on attend c’est que se produise l’inattendu, c’est pour l’appâter qu’on parle tant ! L’esprit lui a déjà fait son travail. Et pour se reposer, pendant ce temps-là, pour attendre, il regarde. Voilà. Quelques notes dans un carnet, presque machinalement, pour regarder ce qui se passe et être à ce qu’on regarde. Être vraiment là. Et faire des images. Encore des images. En voici quelques unes, j’espère qu’elles éclairent un peu de leur innocence ce que je viens de tenter d’écrire :

 

Michaël D Auzon

 » Être dans l’amour comme dans le courant d’une rivière — mis en mouvement par ce qui te dépasse, vient de loin, t’emporte loin. Te laisser porter sans résistance, et l’énergie de son flux devient tienne. Il n’y a plus de différent entre toi et le monde.  »

 

film indépendant

 » Tu ne dis pas que le ciel est bleu, tu communiques ce que cela implique pour l’âme de faire l’expérience que le ciel soit bleu. Ce que tu filmes est toujours de l’invisible parce que ce que tu filmes est le vide formé dans le signifiant par l’expérience immédiate du corps.  »

 

independent movie

 » Mon film c’est de dire que dans le grain de temps de l’instant il y a, caché à l’intérieur, tout un monde duquel le temps est absent, et qui s’appelle l’éternité. La clé pour y accéder s’appelle lumière.  »

 

cinéma

 » L’abondance c’est aimer et aimer c’est cela, un double geste qui prendrait soin d’un même mouvement de la terre en soi et de l’air en soi. L’abondance c’est aimer et aimer c’est la disparition soudaine de toute dualité, aimer c’est un geste unique, aimer c’est tout prendre.  »

 

movie

 » L’abondance c’est faire un avec ce geste intérieur dont tu es le seul auteur possible.  »

 

crowdfunding

« Chaque jour qui se lève, chaque jour appelle la même tâche ; revenir à l’essentiel ; réactiver la saveur d’un seul souvenir, ce souvenir qui contient tous les autres et dans lequel tu résides entièrement.  »

 

Depuis que le soleil a brûlé

« Comprendre que le temps n’existe pas c’est se relier à la patience, et la patience c’est se connecter au passé et au futur avec la même intensité que celle qui nous relie au présent, et qui est une source de joie profonde. »

 

Michaël D Auzon

« Là, à la surface de mes yeux, j’ai senti la chair de la terre, si lisse, si fine, si tendre. Entre mes yeux et les choses il y a cet aller et retour incessant — je suis touché en retour par la chair de la terre lorsque je la touche… »

 

Michaël d’Auzon, Paris, 30 novembre 2018



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