Carnet de bord – mars 2021

Dans l’attente d’un printemps, je prends quelques notes sur le film. Nous sommes en 2021. Derrière nous, cette année 2020 improbable. Cette année 2020 carcérale. Et nous, pendant ce temps-là, quelle chance, quelle chance incroyable, nous avons fait un film.

Le 10 décembre 2020, dans le frais des forêts d’Indre-et-Loire, s’achevait le 32ème jour de tournage de Depuis que le soleil a brûlé. Pari réussi.

Le film est là, désormais. En attente d’être monté. 2h30 d’images, qui appellent qu’on y mette les mains, le cœur. Mais avant, un dernier tournage, l’été prochain : je retravaille le scénario, son début et sa fin, puisque c’est ce qu’il nous reste à tourner.

Et réécrivant, j’espère comprendre le pourquoi de tout ça, vraiment, ce que raconte le film vraiment, dans sa profondeur, en deçà du récit, de cette parabole sur la quête de l’artiste, de ses choix esthétiques.

Pour comprendre, c’est ma façon de faire, je fais le vide, et j’attends que l’écriture vienne. Hier elle est venue. Très claire. Alors je la partage ici :

 IL N’Y A PAS DE RETOUR POSSIBLE


Il n’y a pas de retour possible.
Parce que ce qui vous arrive vous transforme,
transforme le paysage,
transforme les chemins qui traversent le paysage.

Il n’y a pas de retour possible,
parce que les lieux n’existent pas,
parce qu’arriver quelque part ne peut avoir lieu,
parce que vous êtes le seul lieu qui soit.

Voir, entrevoir, percevoir,
votre chair, mêlée à la chair du monde,
la frontière inexistante entre les deux,
leur danse incessante, leur beauté.

Dans ce voyage, pour marcher,
parce que ne pas marcher serait inconcevable,
vous vous appuyez.

D’abord sur le sol, que vous repoussez,
puis sur des images, que vous fabriquez.

Pour marcher, vous vous appuyez sur des images.

Pas après pas, ces images vous les collectez,
vous les conservez, vous les organisez.
Elles sont votre trésor,
la seule possession que l’on puisse imaginer.

Vous êtes riche de cette pauvreté,
de cette sobre manière de marcher votre vie.
Parfois même vous sentez qu’il y a trop d’images,
qu’elles débordent, vous aveuglent.

Ne pas en oublier, ne pas en perdre,
est votre seul travail.
C’est même en cela que consiste une vie humaine,
vous semble-t-il.

Marcher, et se souvenir.

Un pas après l’autre.
Le choc de vos talons sur le sol emportent avec eux par brassées
ces perles que vous enfilez l’une derrière l’autre.

Ce n’est pas une obsession. C’est une respiration. Nécessaire.

C’est un tableau que vous peignez.
C’est un chant que vous composez.
C’est un film que vous tournez.

S’il n’y a pas de retour possible,
parce que tout change, se bouscule,
parce qu’aucun lieu de repos n’existe vraiment,
parce qu’avancer est votre vocation humaine,
vous sentez aussi qu’il n’y a pas de destination.

Cela aussi est votre vocation.
Aller nulle part, et surtout pas ailleurs.

Pourtant, cette accumulation d’images,
ce tableau que vous enrichissez à chacun de vos pas,
et que vous transportez avec vous,
se destine. Vous le destinez.

À quelqu’un. À quelque chose.

Il n’est pas lourd.
Il ne pèse rien, en réalité.
Il s’allège même, au fur et à mesure qu’il s’étoffe,
grandit, se démesure.

C’est d’ailleurs aussi ce que vous ressentez de vous-même,
si tant est que vous existiez.

Vous sentez que vous vous allégez d’autant que vous grandissez.

Grandir. Agrandir. Ouvrir.
Quelle incroyable histoire que celle de ce chemin qui est le vôtre,
ce chemin qui n’existe pas, pas dans la réalité commune,
la réalité partagée.

Tout ce qui a fait votre chemin,
ses lignes, ses courbes, ses demi-tours,
est une succession de hasards.

Certaines personnes ne croient pas au hasard.
Peu importe, cela n’y change rien :
vous cherchez à vous reconnaître dans le tracé de ce tableau
que vous composez autant qu’il vous compose,
vous cherchez, et ne voyez rien qui puisse vous renseigner sur vous-même.

C’est peut-être cette progressive cécité sur vous-même qui vous gagne
qui dans le même temps vous allège.

Comme tout le monde vous avez un caractère,
des traits, des convictions, des besoins, des manques,
des envies, des aspirations, des inspirations.
Et quelque chose vous dit que vous n’êtes pas là,
que ce n’est pas à cela, qui est le fruit du hasard,
que vous correspondez.

Vous sentez qu’il y a autre chose,
derrière, dessous, à l’intérieur…
Comment dire ? Ailleurs ?

Parfois, quand vous avez le temps, quand vous prenez le temps,
vous tentez d’avoir une vue d’ensemble sur les images.
Vues toutes ensemble elles font quelque chose.
Elles forment un tout, indissociable à présent.

À présent.

Et ce que vous sentez en regardant ce tout,
que vous pensiez avoir composé, c’est que c’est lui qui vous fait,
qui fait de vous ce que vous êtes. À présent.

Vous êtes le fruit du hasard et cela vous rend léger.
Incroyablement léger.

Durant le voyage vous avez appris,
beaucoup,
et si peu.

L’histoire de ces apprentissages est l’histoire de vos douleurs,
car il est toujours douloureux de venir au monde.

Le premier apprentissage, le plus douloureux, et qui fut aussi le plus beau,
fut de découvrir qu’il n’y a pas de sécurité.
Pour le découvrir, vous avez traversé
la religiosité, le romantisme, le capitalisme.
Et vous en êtes revenu — comme on revient de toute croyance,
délivré.

Le second, tout aussi douloureux, tout aussi beau,
fut l’apprentissage de l’amour,
l’amour qui est en réalité une délivrance du besoin d’être aimé.

Ces apprentissages ont eu lieu, et pourtant,
à l’endroit du chemin où vous êtes,
ils ne cessent de revenir vous éprouver, encore,
comme si la linéarité du temps n’existait pas,
comme si rien, jamais, ne pouvait être acquis.

Sauf cette suite d’images.
Qui est en vous.
Qui est vous.

Apprendre. Prendre. Rendre.

Personne ne sait véritablement ce qu’est un artiste,
mais tout le monde sait ce qu’est l’art,
la noblesse de l’art, son détachement de toute volonté personnelle,
de toute volonté de profit,
l’art lorsque l’art est un don pur.

À un certain point du chemin vous pensiez que le don pur
était une rareté, et pour cela, vous avez été en désamour avec l’humanité.
Puis, vous avez appris qu’il était au contraire partout présent,
commun, presque banal,
vous avez appris à le voir en vous détachant de vous-même.

Le don pur et désintéressé est ce qui caractérise l’humain,
de cela vous êtes désormais certain,
vous avez appris à le voir dessous le vernis craqué de ce qui fait civilisation.

Donner, c’est en réalité rendre,
c’est peut-être pour cela que le chemin n’a pas de destination,
seulement des destinataires.
Une infinité de destinataires.

Chemin faisant,
avec toutes nos images,
on se vide.

On restitue.

Aujourd’hui vous vous dites que ce chemin
est peut-être le contraire d’un chemin,
quelque chose comme un effacement,
une marche à l’envers qui rendrait vierge le paysage autour de nous.

Restituer. Semer.

Vous avez une fonction secrète en ce monde
et elle est inconnue de vous.

Vous avez appris à accueillir l’idée de votre propre mort,
elle ne suscite plus d’effroi.
Cependant une sorte d’inquiétude y demeure attachée,
celle, le moment venu, de ne pas avoir eu assez de temps.

Vous avez le temps.
Vous avez tout le temps.
Au fond de vous, vous le savez.

Il n’y a pas de retour possible
car maintenant le chemin est effacé,
car maintenant les images sont dissoutes dans le paysage.
Devant vous subsiste la seule réalité qui soit,
le seul réconfort qui soit,
offert,
depuis les origines,
immense et savoureux,
le temps infini.

 

Michaël d’Auzon

Cheval-Blanc, le 3 mars 2021

 



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